Bulletins

95

Assureurs : Le projet de loi 96 pourrait affecter vos procédures civiles au Québec

Le projet de loi 96, Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français, propose un certain nombre de modifications substantielles à la procédure civile en vigueur au Québec. Ce projet est présentement sous discussion à l’Assemblée nationale et il est donc possible que des changements y soient apportés avant l’adoption du texte final. En attendant, voici les grandes lignes de ce que ce projet de loi propose et qui pourraient affecter vos procédures civiles dans vos litiges.

Après adoption de la loi par l’Assemblée nationale, il sera dorénavant prévu que tout acte de procédure émanant d’une personne morale (société par actions ou de personnes, autre qu’une personne physique) et rédigé en anglais (ou dans toute langue autre que le français) devra obligatoirement être accompagné aux frais de cette partie d’une « traduction en français certifiée » [art 5, amendant l’art 9 de la Charte de la langue française].

Le projet ne précise pas ce qu’il faille entendre par une « traduction certifiée » mais il est possible de présumer que cette traduction devra être faite et scellée par un traducteur agrée membre de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec. Il est donc probable qu’une traduction certifiée par un avocat ou une personne qui n’est pas membre de cet Ordre ne serait pas acceptée.

La sanction pour le non-respect de cette exigence est à l’effet que tout acte de procédure rédigé en anglais et non accompagné de cette traduction française certifiée ne pourra être déposé au greffe d’un tribunal ou secrétariat d’un organisme juridictionnel [art 116, ajoutant l’art 208.6 de la Charte].

Le projet de loi précise également qu’une version française doit être jointe « immédiatement et sans délai » à tout jugement rendu par écrit en anglais par un tribunal judiciaire ou une juridiction administrative « lorsqu’il met fin à une instance ou présente un intérêt pour le public ». Cette traduction sera toutefois à la charge des autorités et non des parties [art 5, ajoutant l’art 10 de la Charte].

Les parties à un contrat pourraient envisager de soumettre leurs différends à l’arbitrage, qui répond à des procédures différentes. Ainsi, elles pourraient vraisemblablement stipuler que les actes de procédure de l’arbitrage puissent être rédigés uniquement en anglais, sans nécessiter de traduction certifiée en français mais il y a lieu d’énoncer certaines réserves.

Premièrement, dès qu’une partie à l’arbitrage cherchera à demander au tribunal l’homologation de la sentence arbitrale, les règles de la procédure judiciaire décrites ci-dessus s’appliqueront. Par conséquent, la demande d’homologation et la sentence arbitrale si elles sont rédigées uniquement en anglais, devront être accompagnées d’une traduction française certifiée.

Deuxièmement des conditions additionnelles s’appliquent lorsqu’il s’agit d’un contrat d’adhésion ou d’un contrat où figurent des clauses-type imprimées ajoutant que le contractant doit d’abord prendre connaissance de la version française du contrat et exprimer ensuite sa « volonté expresse » d’accepter la version anglaise [art 44, amendant l’art 55 de la Charte; art 151, amendant l’art 26 de la Loi sur la protection du consommateur].

D’ailleurs, la Cour d’appel du Québec vient de rendre une importante décision validant l’usage par les assureurs de clauses de « médiation-arbitrage » pour gérer efficacement les litiges en matière d’assurance commerciale (9369-1426 Québec inc. (Restaurant Bâton Rouge) c. Allianz Global Risks US Insurance Company, 2021 QCCA 1594) et qui fait l’objet d’une infolettre distincte par notre collègue Nick Krnjevic.

Si ce projet de loi est adopté dans sa version actuelle, il faudra prévoir des coûts additionnels pour la traduction « certifiée ». Ces coûts peuvent représenter des montants substantiels si les procédures sont longues et complexes ou encore dans le cas de mémoires d’appel par exemple.

Nous publierons un suivi lorsque le texte définitif aura force de loi.

Nos sincères remerciements à notre collègue Claude-Armand Sheppard, Ad. E., dont l’analyse détaillée de ce projet de loi a servi de base à la présente infolettre.

95

Auteurs

Patrick Henry

Avocat, associé

Articles dans la même catégorie

L’assureur n’a pas à découvrir ce que l’assuré avait l’obligation de divulguer

Dans l’affaire Kayembe-Kabeya c. Industrielle Alliance, assurance et services financiers inc., 2026 QCCS 1714, la Cour supérieure remet les pendules à l’heure en matière de « plus haute bonne foi » contractuelle. Les faits En septembre 2019, Mme Ricady Mede (ci-après « Mede ») souscrit une police d’assurance-vie auprès d’Industrielle Alliance (ci-après l’« Assureur »). Quelques mois plus tard, elle décède des […]

Un vice caché ne doit pas être caché trop longtemps…

Dans l’affaire Reinert c. Construction Maurice Bilodeau inc., 2026 QCCS 2276, la Cour supérieure a récemment rendu un jugement traitant de l’importance de dénoncer un vice caché dans un délai raisonnable. Les faits En 2013, Mme Sylvie Reinert et M. Denis Leclerc concluent des ententes avec Construction Maurice Bilodeau inc. (« CMB ») pour la construction d’un immeuble résidentiel sur […]

Mathématiques : une réclamation, deux incendies, trois foyers d’origine égalent zéro indemnité : quand les présomptions parlent plus fort que les aveux

Dans Chatel c. Desjardins Assurances, 2026 QCCS 712, la Cour supérieure rappelle un principe fondamental du droit des assurances : la preuve directe n’est pas indispensable pour établir une faute intentionnelle. Chatel réclamait la somme de 532 000 $ à son assureur après deux incendies survenus à quatre jours d’intervalle. Le premier avait causé des dommages […]

Le plaideur quérulent : les limites du droit d’accès aux tribunaux

L’accès aux tribunaux est un droit fondamental, mais que se passe-t-il lorsqu’une personne l’utilise non pas pour faire valoir des droits légitimes, mais pour harceler autrui ou engorger le système à outrance? C’est la quérulence : la propension à exercer son droit d’ester en justice de manière excessive ou déraisonnable. Loin d’être un phénomène marginal, […]

Avant d’acheter un bien lisez ceci : le 5 octobre, les règles du jeu changent!

Le 5 octobre 2026, entreront en vigueur ce qui devraient être les dernières modifications au Règlement modifiant le Règlement d’application de la Loi sur la protection du consommateur (le « Règlement »), lesquelles complètent la mise en œuvre de la nouvelle garantie de « bon fonctionnement » dans la province du Québec. Le commerçant ou le fabricant devra réparer le bien […]

Sans mise en demeure, point de résiliation

La décision Pavage Wemindji inc. c. Compagnie de Construction et de Développement crie ltée, rendue par la Cour supérieure, rappelle l’importance de la mise en demeure avant de résilier un contrat. Une mise en demeure requiert de fournir un délai ultime d’exécution et d’annoncer la conséquence d’un défaut. La décision La demanderesse Pavage Wemindji inc. (« Wemindji »), […]

Soyez les premiers informés

Abonnez-vous à nos communications