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Coupe du monde 2026 : la FIFA peut commercialiser le tournoi, mais pas la confiance

Introduction

Avec 48 équipes, 104 rencontres, trois pays hôtes et 39 jours de compétition, la Coupe du monde 2026 était déjà appelée à entrer dans l’histoire par son ampleur.

Sur le terrain accueillant une VAR transformée (Video Assistant Referee), les nouveaux règlements de la FIFA ont soumis chaque geste des joueurs à une précision microscopique. Hors du terrain, les règles ont paru plus souples.

Grâce à un capteur analysant les mouvements du ballon 500 fois par seconde, les officiels pouvaient déceler un contact aussi infime que le frôlement d’un cheveu. Cette rigueur s’est toutefois émoussée lorsqu’il a fallu tracer la frontière entre indépendance disciplinaire et pression politique, ou entre protection des joueurs et impératifs commerciaux.

Axe 1 – Règlements

Les règlements du football évoluent lentement, une touche à la fois.

À la veille du Mondial 2026, la FIFA s’est montrée beaucoup plus ambitieuse. Une Coupe du monde ne se contente plus d’appliquer les Lois du Jeu, mais les met vraisemblablement à l’épreuve. Pour l’édition 2026, la FIFA a introduit en une seule assemblée de l’IFAB (International Football Association Board) davantage de modifications que lors des précédentes éditions réunies. Carton rouge pour dissimulation de la bouche lors d’une altercation, décomptes chronométrés, délais imposés aux joueurs remplacés, sorties temporaires après certains soins : chacune de ces règles répond à un incident précis, documenté, souvent médiatisé. Mais leur adoption groupée, en amont du plus grand tournoi de l’histoire du football, transforme le Mondial en terrain d’expérimentation grandeur nature… avec, pour cobayes, quarante-huit sélections (ou nations) et leurs millions de spectateurs.

La règle sur la dissimulation de la bouche illustre bien cette dynamique. Elle trouve directement son origine dans l’affaire Prestianni-Vinícius Júnior : lors d’un match de Ligue des champions en février 2026, l’ailier argentin Gianluca Prestianni a été accusé par Vinícius Júnior, appuyé par Kylian Mbappé, d’avoir tenu des propos racistes tout en se couvrant la bouche avec son maillot. L’UEFA ne pouvant alors retenir l’accusation raciste, le président de la FIFA, Gianni Infantino, a adopté suite à cet épisode une position claire : se couvrir la bouche crée une « présomption de culpabilité ». Cette logique a inspiré la règle actuelle, où le geste de dissimulation devient en lui-même un élément constitutif de l’infraction, indépendamment de la preuve du contenu des propos.

Plus significatif encore, le champ d’intervention de la VAR s’est élargi au-delà des quatre situations historiques (but, pénalité, carton rouge direct, erreur d’identité) pour couvrir désormais un deuxième carton jaune manifestement erroné et certains corners accordés à tort. Chaque extension, prise isolément, répond à une préoccupation compréhensible. Mais leur accumulation fait glisser la VAR d’un mécanisme d’exception vers un second arbitrage quasi permanent, au point que l’IFAB a dû rappeler la FIFA à l’ordre en cours de tournoi après les cartons infligés à Breel Embolo et Miguel Almirón. L’incohérence d’un arbitre à l’autre n’étant que la conséquence prévisible d’un périmètre qui s’est élargi plus vite que sa doctrine.

Un but croate a été refusé lors du match de huitième de finale contre le Portugal, le ballon connecté ayant détecté un contact avec ce qui semblait être un cheveu d’Igor Matanović avant qu’il ne reparte vers le but. L’épisode superpose deux questions distinctes. La première est technologique : y a-t-il eu contact ? La seconde est juridique : quelle conséquence la règle doit-elle attacher à un contact aussi minime ? La technologie peut mesurer un fait avec une précision supérieure aux sens humains; elle ne peut pas décider si le résultat ainsi produit respecte l’esprit du jeu.

Trois exigences s’en trouvent bousculées : la proportionnalité d’une sanction sans commune mesure avec sa cause, la prévisibilité d’une règle qu’aucun joueur ne peut raisonnablement anticiper, le respect d’un standard d’erreur « claire et manifeste » que dément par définition un contact indétectable à l’œil nu. Le problème n’est donc pas l’existence de la technologie, mais l’absence d’une limite claire à son intervention. 

La FIFA pouvait établir scientifiquement qu’un cheveu avait touché le ballon. Elle s’est montrée beaucoup moins certaine lorsque le pouvoir politique a touché au processus disciplinaire.

Axe 2  – Quand la politique se mêle au sport

L’affaire Balogun

Lors du seizième de finale opposant les États-Unis, l’un des pays coorganisateurs, à la Bosnie-Herzégovine, l’attaquant américain Folarin Balogun a écopé d’un carton rouge, synonyme d’expulsion, après avoir marché sur la cheville du défenseur bosnien Tarik Muharemović. La conséquence réglementaire semblait pourtant claire. L’article 66, paragraphe 4, du Code disciplinaire de la FIFA prévoit qu’une expulsion entraîne automatiquement une suspension pour le match suivant. L’article 10, paragraphe 5, du Règlement de la Coupe du monde 2026 reprend le même principe, tout en permettant l’imposition de sanctions supplémentaires.

Or, Balogun n’a finalement pas purgé cette suspension lors du match suivant. La sanction d’un match a bien été prononcée, mais son exécution a été suspendue : elle a été commuée en « un match de suspension avec sursis, assorti d’une période probatoire d’un an ». Autrement dit, l’attaquant américain pouvait disputer le match suivant, mais risquait de devoir purger cette suspension s’il commettait une nouvelle infraction durant cette période probatoire. Cette décision est intervenue après que Donald Trump eut téléphoné au président de la FIFA, Gianni Infantino, afin de lui demander de réexaminer un carton rouge qu’il estimait injustifié. Trump a publiquement reconnu cette démarche, tout en niant avoir exigé un résultat particulier. Infantino a, pour sa part, affirmé ne pas être intervenu dans la décision et n’en avoir pris connaissance qu’après sa publication.

La succession des événements dans l’affaire Balogun soulevait une question sérieuse quant à l’apparence d’indépendance du processus disciplinaire. En cette matière, il ne suffit pas que le décideur soit réellement indépendant : le processus doit aussi inspirer confiance. Une fédération ordinaire, privée d’un accès direct au président de la FIFA, aurait-elle obtenu le même réexamen et bénéficié d’une mesure aussi exceptionnelle? Pourquoi cette décision n’a-t-elle pas immédiatement été accompagnée de motifs complets permettant d’en comprendre la justification?

Pour Yann Roche, professeur au Département de géographie de l’UQAM et président de l’Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand, cette décision risquait surtout de créer un précédent. Dès lors qu’un chef d’État peut demander personnellement le réexamen d’une sanction visant sa sélection nationale, d’autres dirigeants pourraient être tentés d’en faire autant : « À partir du moment où la règle n’est plus respectée, plus personne ne l’appliquera ». Chaque carton rouge et chaque décision défavorable deviendraient alors susceptibles d’être contestés non seulement par les voies sportives prévues, mais également par l’entremise du pouvoir politique. L’annonce, faite à la veille du match contre la Belgique, a aussi réduit le temps dont disposait la sélection belge pour adapter sa préparation.

Dans un communiqué au ton particulièrement sévère, l’UEFA a estimé que la FIFA avait « franchi une ligne rouge ». Une telle décision créait également un précédent exigeant que les situations comparables soient désormais traitées de la même manière. La Fédération norvégienne de football a également annoncé son intention de demander à son conseil d’administration l’autorisation de déposer une plainte auprès du Comité d’éthique de la FIFA.

La controverse dépasse donc largement la question de savoir si le geste de Balogun méritait réellement un carton rouge. La FIFA disposait peut-être d’un fondement réglementaire pour agir. Dans un contexte marqué par l’intervention publique d’un chef d’État, cette compétence formelle ne suffisait toutefois pas à dissiper les doutes concernant l’indépendance, la transparence et l’égalité de traitement. Plus une décision est exceptionnelle, plus l’obligation de l’expliquer devrait être exigeante.

L’enjeu est d’autant plus important puisque le sport sert depuis longtemps d’instrument de pouvoir et de rayonnement international, indissociables d’intérêts économiques considérables. Cette réalité rend essentielle l’indépendance décisionnelle d’une instance de régulation comme la FIFA, appelée en principe à demeurer politiquement neutre.

Axe 3 – Quand la protection des joueurs devient un inventaire commercial

Une justification de protection légitime, une mesure pas nécessairement proportionnée

Pour la première fois, la FIFA a rendu obligatoires des pauses de trois minutes autour des 22e et 67e minutes de chaque match, indépendamment de la météo ou de la présence d’un toit dans le stade. La justification, soit de protéger les joueurs de la chaleur nord-américaine, n’a rien d’artificiel : le risque est réel, et une règle uniforme facilite la préparation des équipes. Mais l’uniformité appelle des questions que la FIFPro, syndicat international des joueurs, a elle-même posées en indiquant n’avoir jamais réclamé de pauses systématiques. Pourquoi la même interruption sous 35 degrés et sous un toit climatisé ? Des critères météorologiques n’auraient-ils pas suffi ? L’uniformité formelle masque en outre une asymétrie sportive : une pause offerte également aux deux équipes n’a pas nécessairement un effet sportif égal sur chacune d’elles. Elle casse le momentum de l’équipe dominante autant qu’elle offre une récupération gratuite à l’équipe sous pression.

De la mesure protectrice à la fenêtre publicitaire, de la règle contraignante à la règle négociable

Le football se distingue historiquement des sports nord-américains par l’absence de tout arrêt de jeu structurel : pas de temps morts, pas de quarts-temps, rien qu’une mi-temps entre deux périodes de quarante-cinq minutes ininterrompues. C’est précisément cette continuité que les passionnés du sport chérissent : un flux qui ne s’arrête jamais pour personne, pas même pour la télévision. Les pauses d’hydratation ont changé cette donne en créant, pour la première fois, un espace publicitaire inédit à l’intérieur même du temps de jeu. Il ne s’agit pas de prétendre que la FIFA a créé ces pauses pour la publicité; l’argument le plus solide est plus mesuré : même fondée sur le bien-être des joueurs, une mesure à l’exploitation commerciale aussi prévisible appelait davantage de transparence sur sa nécessité et ses effets sur le jeu.

Retombées économiques

Les retombées économiques de cette Coupe du monde auront été spectaculaires. Selon les estimations rapportées, la FIFA aurait tiré plus de 9 milliards de dollars américains de revenus de la seule année 2026, soit environ 75 % de plus que lors de l’édition précédente. L’organisation estime désormais que ses revenus pour l’ensemble du cycle 2023-2026 pourraient dépasser 15 milliards de dollars.

Cette logique d’expansion pourrait se poursuivre. Après avoir ajouté 16 équipes et 40 matchs en 2026, la FIFA a indiqué qu’elle examinerait la possibilité de porter le tournoi à 64 équipes dès 2030.

Si, selon Gianni Infantino, la mission de FIFA consiste à utiliser la popularité du football comme moteur de développement humain, social, durable et inclusif, un paradoxe demeure. Le football est probablement le sport le plus accessible à pratiquer au monde, puisqu’il nécessite très peu de moyens matériels, mais il est devenu l’un des plus coûteux à regarder au plus haut niveau. Malgré la création d’un nombre limité de billets à 60 dollars réservés aux partisans des équipes qualifiées, le prix officiel de certains billets de la finale dépassait 7 000 dollars quelques jours avant le match. Ceux qui créent l’atmosphère du football ont ainsi été, pour beaucoup, relégués au rôle de téléspectateurs.

Le projet finalement abandonné de créer FIFA Forward Enterprise illustrait encore davantage cette tension. L’actuel président de la FIFA souhaitait regrouper les activités commerciales et événementielles de l’association dans une filiale distincte, puis permettre à des investisseurs privés d’en acquérir une participation minoritaire pouvant atteindre 20 %, afin de recueillir jusqu’à 4,2 milliards de dollars. Une participation minoritaire n’aurait pas nécessairement transféré le contrôle juridique de la FIFA. Elle aurait néanmoins soulevé plusieurs questions : quels droits de veto ou d’information auraient été accordés aux investisseurs, quelles obligations de rendement auraient pesé sur la filiale et quelles garanties auraient empêché les intérêts financiers d’influencer le calendrier, le format des compétitions ou le prix des billets? Devant l’opposition de plusieurs confédérations et associations membres, la FIFA a finalement retiré le projet le 31 juillet 2026.

La FIFA peut commercialiser la Coupe du monde; elle ne devrait pas rendre inaccessible à ses propres partisans le sport dont elle prétend protéger le caractère universel.

Conclusion – La FIFA peut commercialiser le tournoi, pas la confiance qui fonde son pouvoir

La VAR corrige des erreurs que l’arbitrage humain ne pouvait pas voir; une instance sportive a le droit d’évoluer sous la pression politique de ses parties prenantes sans que chaque échange soit en soi condamnable; la protection des joueurs contre la chaleur est un objectif légitime et rien n’interdit à une organisation à but non lucratif de générer des revenus commerciaux, pas plus que d’envisager, sous conditions, l’apport de capitaux privés.

Or, tous les sujets adressés dans cet article convergent vers une même exigence : une gouvernance sportive crédible suppose des règles claires, prévisibles et appliquées uniformément, des interventions technologiques proportionnées à ce qu’elles corrigent, des décisions disciplinaires rendues de façon indépendante et motivée, une transparence sur les intérêts politiques et commerciaux en jeu, une consultation réelle de ceux que les règles affectent en premier (joueurs, associations, partisans) et un contrôle périodique des conséquences que chaque innovation produit une fois mise à l’épreuve du terrain.

La FIFA peut moderniser ses règles, commercialiser ses compétitions et accueillir des investisseurs. Elle ne peut toutefois traiter comme un actif parmi d’autres la confiance qui donne à son pouvoir réglementaire sa légitimité. À force de vouloir corriger chaque contact, réexaminer chaque carton et rentabiliser chaque silence, la FIFA risque de réglementer le football jusqu’à en épuiser ce qui le rend vivant.

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Auteurs

David Kellerman

Avocat, associé et chef du groupe de Droit du sport

Jonathan Daniel

Étudiant

Abdoulaye Sakho

Étudiant

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